Dimanche dernier, le texte de Luc nous avait emmenés à Nazareth, dans la synagogue, où Jésus était en train de prêcher. Sa parole existentielle et libératrice coïncidait à la réalité du moment pour les gens réunis ce matin-là à l’écoute de l’Ecriture.
C’est après avoir évoqué cet acte de Parole, puis quelques miracles et quelques guérisons, que Luc nous emmène maintenant au bord du lac de Galilée, où des foules sont venues pour l’écouter. Sa parole joue de nouveau un rôle capital.
D’abord elle joue un rôle capital pour un public maintenant élargi : Jésus ne s’adresse plus aux personnes rassemblées dans la petite synagogue de Nazareth, mais à des foules entières qui se pressent autour de lui : il y a tellement de monde qu’il doit s’écarter ; il a l’idée de s’installer dans une barque, sur l’eau, une manière de mettre à distance la parole qu’il prononce ; il utilise les qualités acoustiques de l’eau pour qui réverbère le son de sa voix vers la foule et le rende plus audible – aujourd’hui, cela reviendrait à se servir d’un micro.
Puis la parole joue un rôle capital aussi dans l’intimité des disciples : après avoir parlé à la foule, Jésus s’adresse maintenant à Pierre ; Jésus n’est pas du métier et il ne connaît que le travail du bois, mais il va donner un ordre à ce patron de pêche : aller au large pour jeter les filets.
La première réaction de Pierre, c’est le scepticisme : Nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre.
Pierre connaît son métier : il sait que, dans cette activité aléatoire, après une nuit de pêche infructueuse, il n’y a aucune chance de pouvoir pêcher quoi une fois que le jour s’est levé, et il ne reste alors plus qu’à ranger les filets et à se faire une raison.
Oui, Pierre est d’abord sceptique, mais intuitivement il sait qui est celui lui parle, il l’appelle « Maître », un mot (épistatês en grec) qui n’est présent que chez Luc et qui s’emploie pour une personne en position de commandement ; il met donc l’accent sur l’autorité de Jésus sur Pierre, même lorsqu’il parle d’un domaine de compétences qui est la spécialité de Pierre et de ses collègues.
Oui, ici Jésus fait preuve d’autorité, d’une autorité tranquille et qui ne s’encombre ni d’arguments ni d’explications, et Pierre accepte cette autorité, même dans ce domaine de la pêche qu’il connaît à fond.
Alors il se ravise : Sur ta parole, je vais quand même jeter les filets. Sur ta parole. Comme à Nazareth, c’est bien la parole qui est l’élément central de ce texte.
A Nazareth, les gens réunis dans la synagogue avaient été agacés par la parole de Jésus. Il n’en va pas de même pour Pierre. Même si cette parole le surprend, finalement il en tient compte et fait ce qu’elle dit : contre toute logique, laissant de côté son expérience professionnelle, il dirige sa barque vers le large et jette à nouveau ses filets.
Contrairement à ce qui se passe dans la synagogue de Nazareth, Pierre, par son obéissance, permet à la parole d’accomplir pleinement ce pour quoi elle est destinée : exercer cette action sur la réalité.
Contre toute attente, les poissons que Pierre et ses collègues n’ont pas pu prendre pendant la nuit, ils les prennent maintenant, et ils en prennent une quantité considérable, la pêche est surabondante : les deux barques s’enfoncent dans l’eau sous le poids de tous les poissons.
La parole de Jésus n’a rien à voir avec un bavardage inutile : elle agit sur la réalité, elle a du poids, et c’est en cela qu’elle est véritablement une parole de Dieu.
C’est cette solidité que Luther avait à l’esprit lorsqu’il disait : Voilà pourquoi notre théologie est certaine : elle nous arrache à nous-mêmes et nous établit hors de nous, pour que nous ne prenions pas appui sur nos forces, sur notre conscience, nos sens, notre personne, nos œuvres, mais que nous prenions appui sur ce qui est en dehors de nous : La promesse et la vérité de Dieu, qui ne peuvent tromper.
C’est exactement cela que vit Pierre : il prend cette parole de Jésus pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une parole extérieure à lui qui l’incite à mettre de côté sa propre manière de voir les choses ; il laisse de côté ses a priori sur l’absurdité qu’il y a à jeter les filets au large quand la nuit de pêche a été infructueuse ; il préfère une obéissance objective à une certitude subjective.
Pierre obéit à la parole de Jésus parce qu’il la reconnaît pour ce qu’elle est : une parole de Dieu et non la parole d’un homme. Il sait écouter cette parole et la mettre en pratique. Elle lui donnera du poids, puisqu’il recevra bientôt un nouveau nom, Kêphas, qui veut dire le roc, le rocher.
L’obéissance de Pierre permet à la parole de Jésus d’avoir un impact sur la réalité, et une efficacité aussi prodigieuse ne peut venir que de Dieu. C’est pourquoi Pierre et ses collègues sont saisis d’un effroi qui fait dire à Pierre : Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur. C’est d’ailleurs la première fois dans l’Evangile que Jésus est appelé Seigneur.
Après cette pêche surabondante, on pourrait s’attendre à ce que leur première réaction soit une réaction de joie. Il n’en est rien : Pierre et ses collègues sont saisis d’effroi.
L’anthropologie a montré que, dans toutes les cultures, l’effroi était la caractéristique du sacré – en contexte chrétien, on pourrait dire de la sainteté inhérente à Dieu. C’est le même effroi que nous avions dans le passage du livre d’Esaïe en première lecture : Malheur à moi ! Je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures, j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures : et mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur de l’univers !
La réaction de Pierre et de ses collègues met en évidence la divinité de Jésus alors que son ministère ne fait que commencer. Mais comme le charbon brûlant du séraphin sur les lèvres d’Esaïe lui permet de voir Dieu, la parole apaisante que Jésus adresse à Pierre, quand il lui dit d’être sans crainte, le délivre de la menace qui pèse sur tout être humain affronté au sacré.
Et il ne reste alors plus que cet envoi en mission pour transmettre cette bonne nouvelle : Désormais ce sont des hommes que tu prendras.
Amen.
Bernard Mourou