Voici un texte que nous lisons peu, et qui pourtant a concentré toute l’attention au XVIe siècle lorsque la Réforme protestante est née.
Car la Réforme est née d’une controverse. Rappelons les enjeux de cette polémique : il y a cinq cents ans, Luther a défendu, contre l’Eglise catholique romaine, sa conviction qu’il ne pouvait pas y avoir de marchandage entre Dieu et l’être humain. Par conséquent l’être humain ne pouvait être sauvé que par la foi seule (c’est ce que désigne l’appellation latine du « sola fide », qui est l’un des trois piliers du protestantisme avec le « Sola Scriptura » – l’Ecriture seule – et le « Sola Gratia » – la grâce seule), tandis que l’Eglise romaine de l’époque défendait que l’idée le croyant pouvait œuvrer pour son salut.
Luther avait clairement compris le message de l’Evangile et, on le sait, en homme de conviction l’a défendu jusqu’au bout, sans aucun compromis. Dans cette controverse, il s’est beaucoup appuyé sur les épîtres pauliniennes.
Seulement voilà, dans le Nouveau Testament, il y avait un texte qui lui posait un problème, c’était l’épître de Jacques, et en particulier le passage que nous lisons aujourd’hui lui posait un problème.
Luther s’était trouvé dans l’incapacité de faire tenir ensemble sa conviction d’un salut gratuit, efficace sans le secours des œuvres, par la grâce seule, d’une part, et d’autre part ce qu’il lisait dans l’épître de Jacques, qui ne sépare pas la foi et les œuvres. Luther a donc pris le parti de marginaliser cette épître, que dans sa langue imagée il l’appelait « l’épître de paille ».
J’ai eu envie de ne pas éluder la difficulté de ce texte et d’affronter ce problème pour aller au fond de cette controverse. Luther avait-il raison ou tort ? Cette épître de Jacques, faut-il la mettre sur le même plan que les autres textes du Nouveau Testament, ou bien l’écarter en la considérant comme un écrit marginal ? Car bien cette question posée par cette polémique.
Si nous lisons attentivement notre passage, nous voyons qu’il y est question d’un croyant, de quelqu’un qui dit avoir la foi. Il s’agit donc ici d’un croyant, si tant est que cette expression puisse être employée dans ce cas. La foi n’est pas un titre, un certificat ou un diplôme. Par conséquent comment pourrions-nous dire que nous « avons » la foi ? Aucun croyant ne peut se considérer comme détenteur de la foi.
C’est pourtant bien ce que dit le texte grec, et nous ne pouvons pas invoquer une mauvaise traduction.
Alors pourquoi l’auteur de cette épître emploie-t-il cette expression surprenante ? Pourquoi parle-t-il de la foi comme si nous la possédions ? Luther aurait-il eu raison de mettre cette épître de côté ?
C’est possible. Sauf que l’apôtre Paul n’employait pas l’expression « avoir la foi », mais « être dans la foi ». La foi dont il est question dans cette épître n’est vraisemblablement pas celle dont parlaient l’apôtre Paul ou Luther.
On sait que la foi dans le Christ, la foi qui sauve, on ne la possède pas : on la reçoit, elle nous est donnée.
Oui, l’auteur de cette épître parle d’une foi qui n’est pas la foi existentielle des épîtres pauliniennes. Car alors, comment pourrait-il dire que les démons croient en un seul Dieu et qu’ils tremblent ? Ici on ne parle manifestement pas de la même chose.
Notre langue française avait été choisie comme langue de la diplomatie pour sa grande précision. Quand on veut régler des questions internationales, il est important de savoir avec précision de quoi l’on parle. Souvent, les problèmes viennent du fait qu’on ne s’entend pas sur les mots.
Il me semble que les doutes à l’égard de cette épître viennent de ce malentendu. Ils auraient pu être évités si l’on avait vu que notre auteur ne parle pas de la même chose que l’apôtre Paul.
Alors oui, Luther s’est peut-être trompé. Mais il ne s’est pas trompé dans sa compréhension du message évangélique. Son erreur n’a pas été de défendre la doctrine de la foi seule, contre l’Eglise catholique romaine de l’époque, mais dans le feu de la polémique de manquer de voir qu’ici on ne parle pas de la même foi.
L’apôtre Paul parle de la foi qui sauve, tandis que l’épître de Jacques parle de ce que le croyant tient pour vrai, du contenu de la foi, de la prise en compte des articles de foi tels que l’on pourrait les trouver dans un catéchisme.
Croire aux articles d’un catéchisme n’a jamais sauvé personne. Les démons croient qu’il y a un seul Dieu et ils tremblent, pour reprendre les mots de cette épître. Ce n’est pas une doctrine qui peut nous sauver. Ce n’est pas parce que nous pouvons répondre correctement à des questions concernant la doctrine que nous sommes sauvés, mais parce que nous avons mis notre confiance en une personne : Jésus-Christ.
La foi en tant que connaissance ne sauve pas. On peut faire plusieurs années de théologie sans que cela ait un impact dans notre existence.
Attention, je ne dis pas que la théologie ne sert à rien, loin de moi cette idée : au contraire, je crois fermement que dans la mesure des possibilités de chacun tous les membres de notre Eglise devraient se former dans le domaine théologique, mais ce que je veux dire, c’est que la connaissance intellectuelle n’est pas déterminante. Ce qui est déterminant, c’est l’expérience, la découverte du Christ vivant et rien d’autre.
Si le christianisme mettait la foi et les œuvres sur le même plan, il serait une religion comme une autre. Mais il n’en est rien : c’est le message du salut par la grâce seule lui donne son originalité.
Ne nous laissons donc pas ébranler dans notre foi par des passages qui pourraient laisser penser qu’elles délivrent un message différent, mais interrogeons-nous : ce que nous comprenons dans ces textes vient-il de ces textes eux-mêmes, ou de la grille de lecture inconsciente qui est en chacun de nous ?
Les démons croient en un seul Dieu et qu’ils tremblent. Leur connaissance ne les conduit qu’à la frayeur. Au contraire, l’expérience du Christ vivant, qui dépasse la simple connaissance intellectuelle, ne manque pas de produire des effets bénéfiques.
Amen.
Bernard Mourou